Montez à bord du Darjeeling Limited... si vous courez assez vite !!!
Ah que voici un film-régalade ! Dépaysement garanti et voyage plus que réjouissant ! Prenez trois frères, pas des triplés, loin de là ! Trois frères manifestement aussi désunis que désassortis. Oh, ce n'est pas qu'ils ne s'aiment pas... C'est juste qu'ils ont laissé se détricoter le lien qui a bien dû, un jour, les unir... Chacun pour soi, chacun dans sa galère. Ils passent leur temps à se faire des demi-cachoteries dignes des cours de récré... C'est une famille où "on ne se fait pas confiance". L'aîné pense qu'il doit rassembler ses cadets, et il a une fâcheuse tendance à régenter son petit monde et à le maintenir à un stade carrément infantile (on verra par la suite qu'il a de qui tenir!). Celui qu'on imagine être le second, grande perche, n'a pas digéré du tout la mort du père, et il s'approprie (sans l'accord des autres!) de menus objets de son intimité. Cest l'enfant "du milieu", celui qui a besoin d'amour et de reconnaissance... Le benjamin de l'histoire a une tête de moins que ses frères et une vie amoureuse à la dérive... Sa thérapie : l'écriture. "Tous les personnages sont fictifs" martèle-t-il chaque fois que ses frères lui reprochent de les avoir épinglés dans ses nouvelles ! ;-))
Je pourrais brosser une looooongue critique de ce film, aussi longue que le voyage d'un train indien à qui il ne manque rien : pas un lustre, pas une pampille, pas une décalcomanie, pas un hindou enturbanné, pas un wagon surencombré de voyageurs agglutinés en grappes... On a même un serpent à sonnette, très venimeux. Et la chaleur, palpable. On traverse une Inde aussi désertique que colorée, bruissante, épicée. Le parti-pris, confortable, est de ne pas avoir choisi l'habituelle vision misérabiliste. Le voyage, dixit l'aîné, est une quête spirituelle, destinée à souder les trois frères et à retrouver leur mère partie sans laisser de trace. On saura qu'elle est devenue nonne dans un monastère sur l'Himalaya.
En réalité, c'est plus un parcours psychanalytique qu'autre chose ! Les images sont du reste aussi claires que bien trouvées. Traînant en permanence avec eux onze formidables valises de toutes tailles, estampillées pseudo-Vuitton, orange vif et numérotées, nos frères sont plus que légèrement encombrés par leur héritage paternel qu'ils n'ont pas encore partagé... Peter en a extrait les lunettes de vue du père, qu'il est souvent obligé de porter sur le front car elles ne sont pas à sa vue... Eh oui...
Et puis il y a d'autres trouvailles formidables : par exemple, et là, avouez qu'il fallait y penser, figurez-vous qu'à moment donné, arrêt en plein désert, effervescence du personnel ferroviaire : le train SE PERD. Si si...on a beau rouler sur des rails, il faut croire qu'on peut s'égarer et perdre sa route ! Et puis, comme un écho à l'enterrement du père l'an passé, il y aura les funérailles d'un enfant auxquelles nos frères assisteront... Ils ont en effet beaucoup de choses à enterrer, dans leur quête d'adultes. Leur mère, après laquelle ils courent car elle les a "abandonnés" est sans doute parfaite dans son rôle : elle leur ouvre la porte tout grand vers leur indépendance, et, s'ils ne savent pas se passer d'elle, eh bien, tout simplement, c'est elle qui s'en va... Le Darjeeling Limited est donc le train de la vie. L'auteur, d'ailleurs, y transpose en guise de conclusion, tous les autres personnages évoqués et non présents dans l'histoire. A retenir : on peut parfois se faire éjecter du train de sa vie... Alors, il faut savoir, humainement, en tirer leçon, et remonter dans un autre train, en osant se délester de bagages trop encombrants...
Le train, c'est la vie. Il ne se perd pas, mais parfois il s'égare. Mais les valises, elles, ne s'en aperçoivent jamais. "Il faut imaginer les valises heureuses"